J'ai voulu reconquérir mon mari sur Meetic

Alice, 48 ans, cadre supérieure, découvre sur Meetic que son mari la trompe. Elle décide de s’inscrire sur le réseau pour tenter de le reconquérir… Cinq ans plus tard, elle raconte le terrible engrenage qui lui a fait perdre pied.

« “Belle inconnue, il est temps de me montrer votre vrai visage.”

L’homme qui partage mon lit depuis vingt ans est en train de tomber amoureux de Pennylane. Et, Pennylane… c’est moi ! La joie d’être aimée le dispute à la honte de l’avoir dupé, à l’inquiétude d’être démasquée. Ma colère contre cet homme infidèle s’est dissoute dans le profond dégoût de moi-même.

Entre dépression et excitation, je suis électrisée par ses mots de plus en plus tendres à l’écran et écrasée de chagrin d’être de plus en plus abandonnée au quotidien. À chaque nouveau message, mon vieux coeur saute de joie dans ma poitrine et je fonds de plaisir comme une adolescente enamourée. Je ne dors plus, je ne mange plus et je n’ai même plus la force de me rendre au bureau. Le soir, à mon mari distrait, j’explique mon état par des soucis professionnels, mais Jean-Louis me prodigue des attentions paternalistes et distantes. Et il confie à Pennylane, par clavier interposé, qu’il n’a plus de désir pour sa femme et qu’il va bientôt la quitter.

Encore aujourd’hui, mon mari ignore les circonstances réelles qui m’ont conduite sur Meetic. Il m’a cru volage alors que j’étais là pour le reconquérir.

Je ne l’ai jamais trompé.

Même si je sais que je me suis mal conduite de bout en bout, je ne peux pas dire que je le regrette. Jusque-là, je pensais être une femme lucide et sincère : je me suis longtemps vantée d’avoir réussi ma carrière en refusant les compromis et en respectant les personnes comme la parole donnée.

Jean-Louis et moi avons deux grands enfants. Ils étaient déjà partis du foyer à cette époque. Je travaillais beaucoup, lui s’absentait plusieurs jours par semaine pour ses missions.

Nous venions de traverser une crise grave : j’avais découvert qu’il avait une maîtresse à l’étranger depuis quelques années déjà. Forts de notre longue et grande complicité, nous avions passé le cap. J’avais pardonné. Enfin, c’est ce que je croyais.

Un jour, il a laissé sa messagerie ouverte à l’écran.

L’occasion était trop belle : j’ai récupéré ses codes et lu ses messages. J’ai vu que cette femme lui demandait en dernière faveur de l’aider à créer son profil sur Meetic. Elle voulait, disait-elle, “se donner le maximum de chances de rencontrer quelqu’un comme lui”. À mon grand soulagement, Jean-Louis n’est pas tombé dans le piège : il acceptait de l’aider, mais sans aucune complaisance. Puis j’ai vu dans sa boîte des pseudonymes étranges. Pas de doute, il s’était créé un profil sur le site de rencontres. Et voilà qu’un jour une inconnue lui donnait rendez-vous !

Alors, seulement, j’ai réalisé que j’étais en train d’espionner mon mari depuis plusieurs semaines. Mais comment contrer ses projets sans révéler mon forfait ? J’étais prise au piège. J’ai fouillé, cherché et trouvé ses codes d’accès à Meetic.

Quand j’ai découvert ses échanges, le ciel m’est tombé sur la tête.

Dix, vingt femmes gravitaient autour de mon mari, et lui leur prodiguait ses petits mots d’amour : “Mon trésor” et, surtout, “Mon unique”. Les mots étaient les mêmes pour toutes. Il avait détruit ce qu’il y avait d’inédit entre nous. Ce fut une expérience terrible. Encore aujourd’hui, cela me fait mal d’y penser. Mon mari mentait sur son âge, s’inventait des sports, nous faisait disparaître de sa vie, moi et les enfants. Et tout ce sirop – style pompeux et mots mièvres – que j’adorais quand il m’était destiné me dégoûtait.

Était-ce cela, mon homme, ce dragueur pathétique ?

J’ai échafaudé tous les scénarios possibles. Répondre à sa place, insulter ces femmes, le ridiculiser, faire un scandale, débarquer au prochain rendez-vous… Mais je n’ai jamais pensé à le quitter. C’est à cette époque que j’ai cessé de manger et de dormir. Je me connectais fiévreusement à son compte pour lire et relire tout ce qui se passait, sans trop savoir qu’en faire. J’ai même arrêté d’aller au bureau.

Il n’y avait plus que cet écran, ces messages.

Je me levais la nuit pour les relire, j’allais jusqu’à me cacher des heures dans les toilettes avec l’ordinateur quand il était là. Bien sûr, j’aurais dû tout arrêter et lui parler, mais je n’en avais plus la force. Je ne voulais plus être celle qui se fait berner. Pour une fois, je voulais être la plus forte, celle qui tire les ficelles dans l’ombre.

Je n’ai eu besoin de personne pour m’inscrire sur Meetic.

Mécaniquement, j’ai sélectionné les critères choisis par Jean-Louis pour éditer mon profil. Je ne me suis pas aperçue au début que mon avatar me ressemblait “comme une soeur”. La machine a très bien fonctionné : il est immédiatement apparu dans les personnes que l’on me proposait de contacter. Écrire mon premier message a été le plus difficile. J’ai hésité pendant des jours.

Le seul fait de voir son nom dans ma liste de contacts suffi sait pour que mon coeur batte la chamade.

Il était là, de nouveau à ma portée, et pourtant… Un matin, très vite, je me suis lancée : quelques phrases simples, un peu de fantaisie, beaucoup de mystère. Je savais le cocktail détonnant pour Jean-Louis. Sa réponse a tardé. Il était très occupé ailleurs. Je ne me suis jamais demandé s’il couchait avec toutes ces femmes. Matériellement, c’était peu probable, mais mon problème n’était pas là. Je voulais seulement redevenir la préférée.

Et il m’a répondu… comme à toutes les autres.

J’ai reconnu sa série de copier-coller, mais j’ai joué le jeu. Au début, je suis restée sur mes gardes, puis nos échanges sont devenus plus familiers. Nous avons “flirté” une nuit entière. Nous échangions des images, des tableaux que nous préférions et, comme des enfants, nos couleurs, nos plats, nos poèmes favoris. D’un coup, il m’a annoncé qu’il recherchait quelqu’un comme moi, qu’il voulait quitter sa femme et me rencontrer. Et, bien sûr, il voulait voir mon “vrai visage” ! Je me suis terrée dans le silence.

Le dernier message, il l’a adressé à la vraie Alice, via mon e-mail personnel : “Es-tu Pennylane ?” Consciemment ou non, j’avais donné trop d’indices. J’étais démasquée.

Les heures qui ont précédé son retour à la maison m’ont semblé une éternité.

La discussion ne s’est pas bien passée. Selon lui, que pouvais-je donc bien faire sur Meetic, sinon chercher l’aventure ? Impossible d’avouer mon espionnage, je l’aurais perdu définitivement. J’ai tenté par tous les moyens de le calmer : “Je t’ai trompé, mais c’est oeil pour oeil”, “Puisque nous sommes devenus si proches sur Meetic, pourquoi ne pas nous offrir une deuxième chance ?”… J’ai essayé d’en rire, mais mon rire sonnait faux. J’étais une moins que rien, une rien du tout.

Et je l’ai regardé, impuissante, faire ses valises.

D’abord, il y a eu plusieurs mois de silence. Je n’ai pas dit trois mots par jour pendant tout ce temps. J’avais repris le travail. Pour éviter les confrontations, je me suis mise à échanger par e-mail avec mes collaborateurs. Le soir, je continuais, fascinée, à assister au bal des prétendantes de mon mari. Officiellement séparé, Jean-Louis se racontait de plus en plus. “L’épouse dont il était séparé” était mentionnée. Sa solitude lui pesait.

Les femmes qui lui parlaient étaient davantage dans l’empathie.

J’ai fini par comprendre, à force de lire leurs messages, combien je n’étais pas différente d’elles. Nous sommes toutes pareilles, prêtes à partir au quart de tour au premier compliment joliment troussé ; rouées, séductrices, sans foi ni loi quand il s’agit de devenir “l’unique”. Et douées, quand il le faut, de compassion… Une Nolan lui a écrit un jour : “Si ta femme t’aime assez pour t’avoir suivi jusque sur Meetic, ne la perds pas.”

Pendant toute cette période, je voyais un psy.

C’est idiot, mais je me sentais trop mal pour parvenir à lui avouer l’ampleur de mes forfaits. Nolan ne me jugeait pas. C’est elle qui m’a donné la force d’en parler à mon thérapeute. Ce qui me sauvait, m’a-t-il dit, c’était de ne pas me sentir fière de ce que j’avais fait. Au bout de ce chemin, il y avait la réconciliation avec les femmes, notamment ma mère, avec qui j’ai pu renouer.

Jean-Louis ne saura jamais ce que j’ai enduré et jusqu’où je suis allée pour ne pas le perdre.

Huit mois après, il m’a passé un coup de fil. Un déjeuner banal, un sourire échangé et ses valises étaient à nouveau dans l’entrée. Nous avons repris notre vie comme si de rien n’était. Mais, depuis cette histoire, nous nous sommes donné le mot pour ne plus nous faire souffrir. Nous prenons grand soin l’un de l’autre. Et j’ai jeté tous ses codes. »

 

 

 Source: psychologies.com